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Curieux des empreintes et des chants laissés par les «transhumants », chanteur nomade moi-même, faiseur d’imaginaire, je file le temps et la "toile" au gré de multiples rencontres fraternelles. M’amusant de tout. Quoique souvent sérieux.

"Invente ! il n’est fête perdue au fond de ta mémoire. Invente les noirs béants de ce portail, l’ombre chaude à l’Equateur bue, et la foudre en tes mains reçue, ouverte comme un éventail"
(Extrait de « Langage » du poète Robert Ganzo 1898-1995)


lundi 4 juin 2012

LE MATRICULE DES ANGES.




Sur Robert Ganzo,
« entre fleuve et pierre »

« J'ai connu l'homme tardivement, peu d'années avant sa mort, mais à quatre-vingt-quinze ans, il restait d'une vitalité et d'une présence étonnante, aux gestes vifs, à l'attention jamais démentie. L'écriture était ferme. Il continuait à fumer la pipe, travaillait encore à un futur poème. Il ressemblait un peu, par la densité, à ces pierres qu'il ramassait dans les forêts et dont il était convaincu qu'elles évoquaient des têtes humaines ou figuraient des profils qu'il identifiait. Des deux placards, dans son appartement proche du Trocadéro, l'un recelait ses livres les plus précieux, tandis que l'autre, fermé à clef comme un trésor, contenait sa collection de pierres choisies pour leurs formes insolites, anthropomorphiques ou pour leurs dessins gravés par les millénaires et dont il aimait traduire le graphisme sur une feuille qu'il vous donnait en partant. Face à ce monde lithique, il y avait en lui, préservé jusqu'au dernier souffle, cet émerveillement de l'enfant qui reste le secret du poète ».

Poète et résistant, Robert Ganzo (1898-1995) fut un continuateur conséquent du courant Mallarmé-Valéry. Ami des peintres et des poètes, il fut frappé de fièvre lithique et, passionné par la préhistoire, devint aussi celui des pierres.
Robert Ganzo incarnait ce paradoxe d'avoir été danseur à Bruxelles -il publiera en 1930 Du dancing ou le danseur sentimental- avant de devenir bouquiniste puis libraire à Paris, rue de Vaugirard, d'être né à Caracas, en 1898, mais d'être poète français, de se vouloir peintre à ses heures -"Je suis un peintre préhistorique" aimait-il dire_ et d'avoir fini par délaisser la poésie pour remonter précisément vers la préhistoire dont il se fit le théoricien rebelle... Comme si, après avoir descendu le fleuve Orénoque dans l'un de ses plus beaux poèmes, il en avait remonté le cours jusqu'aux sources les plus secrètes de l'humanité. Mais, après tout, la danse peut être une poésie en mouvement et la préhistoire une face cachée de la poésie : celle-ci pour lui était une rêverie qu'il tentait, au grand dam des spécialistes, d'arrimer dans une cale qu'il voulait théorique sans en renier la poésie.
Peut-être est-ce cette diversité de talents, toujours mal vue en France, qui l'empêcha d'accéder à une plus vaste audience : Robert Ganzo, poète, aura frôlé le renom sans jamais connaître le véritable succès et ce malgré une très longue existence de quatre-vingt-dix-sept ans.
S'il ne fut pas célèbre, Ganzo ne fut pas ignoré. Ses pairs le reconnurent. Si Valéry s'inquiétait un peu de ce titre d'Orénoque que Ganzo donna à l'un de ses recueils, il ne lui ménagea ni son estime ni son attention. Léon-Paul Fargue préfacera dès 1938 ses Sept chansons pour Agnès Capri où le poète renoue avec la tradition de la chanson populaire au même moment que Desnos et Prévert.
 Comment ne pas rappeler au passage que Ganzo fut un des poètes dont les républicains espagnols récitaient les strophes : "Mais c'est si loin Shangaï/ et c'est si loin Madrid/ que ce grand cri vous ne puissiez l'entendre" (Aux égarés). De même qu'en ces années, ce qui deviendra le poème Tubize est récité, en France, dans les usines en grève : "Dans cette usine ça sent l'éther/ et dans l'éther peinent les filles."

Robert Ganzo en 1917
Don de Mme Catherine Henri Ménassé.
Certes ces quelques titres n'auraient pas suffi à faire de Robert Ganzo un poète de haut rang, ce qu'il est indubitablement. Entre 1937 et 1954, paraît l'essentiel de son oeuvre poétique : un maigre volume (une centaine de pages) mais d'un superbe éclat et d'une rare densité. OEuvre en deux temps qui naît avec Orénoque (1937), se poursuit avec Lespugue (1940), Rivière (1941), Domaine (1942) et reprend après-guerre avec Langage (1947), Colère (1951) et Résurgences (1954) qui marque en quelque sorte son éloignement de la poésie.
En plus d'un sens, Robert Ganzo est l'un des très rares continuateurs authentiques du courant Mallarmé-Valéry, mais en plus cosmique et mêlant superbement -ellipses et correspondances_ le classicisme et la modernité. Lespugue qui paraît l'année où Lascaux est découvert, est sans doute le premier grand poème inspiré par la préhistoire, rencontre ou remontée vers la femme première, à la fois humaine et cosmique : "Ta chair immense que j'étreins/ riait et pleurait dans ma moelle,/ et je trouve, au fond de tes reins/ la chute sans fin d'une étoile."


Le matricule des anges
Le mensuel de la littérature contemporaine


Lire aussi :
Par Marianne Payot et Delphine Peras (L'Express), publié le 30/05/2012 à 10:30, mis à jour à 11:39


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